ROUCHE Simon - Sdt - Mat 4312

1st Company - Scout Section

 

Sdt. Rouche Simon
1ère Compagnie – "scout-section"
Matricule :  4312

 

22 août 1944
La section de reconnaissance (scout-section) en avant-garde direction Deauville.
Mission : trouver un point d’appui près d’un pont qui enjambe une rivière appelée « La Touques ».

 

Roger Destrebecq raconte,

"Après VILLERS-SUR-MER,  la promenade en libérateur s’acheva pour ma section,  celle-ci étant appelée à prendre le relais sur la route côtière.  A quelques kilomètres de DEAUVILLE qui,  après VILLERS,  était le prochain objectif à atteindre,  le commandant de compagnie,  suivi de notre lieutenant,  nous accompagna jusqu’au point le plus avancé de la Brigade,  sur une route qui semblait dégagée de toute résistance allemande.

DEAUVILLE était la première ville que nous allions tenter de dégager.  Nous avions tous entendu parler de ce centre renommé de vacances et de ses chevaux de course.  D’après le commandant,  l’enjeu était d’importance.  Personne ne savait ce qui se passait dans la ville,  si elle était fortement défendue,  si le nombre d’Allemands y était important.  Cela,  l’Etat-Major voulait le savoir.
Comme le risque de pertes en vies humaines était grand,  le commandant décida que le premier groupe envoyé en éclaireur ne serait pas supérieur à cinq hommes,  suivis à plusieurs centaines de mètres d’hommes du génie munis de leurs détecteurs de mines.  Avec l’expérience que nous avions eue auparavant, il était sage que le commandant laisse le charroi derrière nous.

Quatre hommes de ma section de reconnaissance furent désignés pour cette mission d’avant-garde : le caporal ROUCHE qui devait mourir quelques heures plus tard,  mon copain STEVENS,  PIETTE avec la radio,  et moi-même.  Le lieutenant nous expliqua,  carte à l’appui,  le but à atteindre.  Nous devions trouver un point d’appui près d’un pont qui enjambait une rivière appelée « La Touques » ;  celle-ci n’était naturellement connue d’aucun de nous,  mais d’après le lieutenant,  nous ne pouvions pas la rater ;  il suffisait,  selon lui,  de suivre la route où nous nous trouvions,  c’est-à-dire la route côtière.  Peu convaincus des explications de notre officier,  sûrs qu’une fois entre nous,  seule notre débrouillardise allait compter,  nous prîmes la direction de DEAUVILLE,  trois hommes d’un côté de la route,  deux de l’autre.

Le paysage,  au moment de nous mettre en route,  était désert,  quelques maisons de vacances abandonnées s’offraient à notre vue ;  pour la première fois depuis le débarquement,  nous longions la mer,  séparée seulement par quelques dunes.
Nous avancions l’oeil bien ouvert,  dans un silence impressionnant ;  se rendre dans la direction du casse-pipe ne se fait jamais en sifflotant,  c’est bien connu.
Nous avions à peu près marché trois quarts d’heure lorsque,  au détour de la route,  les premières maisons de DEAUVILLE étaient devant nos yeux.  Nous nous attendions à rencontrer une résistance allemande quelconque,  et cette fois le caporal nous fit mettre en tirailleur,  c’est-à-dire en ordre dispersé.  La rue était en ligne droite ;  aussi loin que nos yeux pouvaient voir,  aucun mouvement ne venait troubler ce silence pesant qui,  comme tous les fantassins le savent,  n’annonce rien de bon.  Tous les habitants étaient terrés dans leur maison aux volets clos,  signe que les Allemands n’étaient pas loin.

Nous avancions avec une prudence de sioux dans la rue lorsque soudain,  j’entendis une voix basse,  sortant d’une petite ruelle entre deux maisons :

English !  English !

Surpris,  je me retournai,  ainsi que mes camarades,  et nous vîmes cinq hommes cachés là qui portaient le brassard F.F.I. c’est-à-dire « Force Française de l’intérieur »,  autrement dit la Résistance.  A la vue de ces cinq hommes,  un soulagement immédiat s’empara de nous.  Dans la situation où nous étions,  comme toutes les avant-pointes de n’importe quelle unité,  rencontrer un résistant de la région et obtenir les renseignements préalables sur la mission que nous devions  accomplir était mille fois plus important que tous les renseignements que nous pouvions recevoir des services de l’arrière ;  aussi,  tout en étant toujours à l’affût,  je lui répondis :  « Nous ne sommes pas anglais ».

Ah !  Ce sont des Canadiens français,  dit un autre.

Mais pas du tout, nous sommes belges.

Belges ?

Ils paraissaient surpris de la rencontre qu’ils venaient de faire.  Ils ne pensaient pas que des Belges pouvaient participer aux combats de Normandie.  Pas convaincu,  le premier reprit la parole :

Vous êtes engagés dans l’armée anglaise ?  Mais non,  nous sommes en avant-pointe d’une Brigade belge.

Il leur fallut encore quelques secondes pour réaliser le fait,  pour eux impensable,  qu’une Brigade belge se trouvât là en train de chercher après les Allemands.  Toute cette petite conversation n’avait même pas duré une minute, mais nous avions autre chose à faire que d’expliquer notre situation militaire ; directement,  nous entrâmes dans le vif du sujet :

Savez-vous où se trouve le pont qui traverse une rivière qu’on appelle la Touques ?  Evidemment,  il est devant vous.  Comment devant nous ?  On ne voit rien.  C’est exact,  mais le bout de la rue bifurque presque à l’angle droit vers la gauche,  et juste après le tournant se trouve le pont,  que les Allemands ont d’ailleurs fait sauter il y a quelques jours.


Le pont entre Deauville et Trouville détruit par les Allemands

Les Allemands sont toujours là ?

Oui,  ils ont un fortin sur l’autre berge avec une mitrailleuse,  nous pensons qu’ils sont encore une dizaine en arrière-garde,  mais attention,  ils ont encore un canon de 88 sur les hauteurs.

Quelles hauteurs ?

Lorsque vous suivez la route,  passé le pont,  cela monte assez fort,  et ils doivent être tapis quelque part sur la route.  Et avant le pont,  y a-t-il des nids de résistance ?  Non aucun.

Les renseignements que nous venions de recevoir valaient de l’or,  comme tous les renseignements d’ailleurs que la résistance donnait chaque jour sur le front allié ;  sans eux la liste des morts aurait pu être augmentée de milliers de noms.

Déjà soulagés par tout ce que nous venions d’apprendre,  la première chose qu’il fallait faire était de prévenir l’arrière qui attendait les nouvelles avec impatience, nous en étions sûrs.  C’était notre ami LIEGEOIS qui avait la charge de porter sur le dos,  attaché par des sangles,  l’appareil de transmission employé à cette époque par l’infanterie.  La technologie n’était encore qu’au début,  en cette année 1944,  de cette fameuse évolution qui allait suivre.  Les postes de transmission d’alors étaient lourds (6 à 8 Kg) et peu pratiques.  C’était toujours au milieu de grésillements plus forts les uns que les autres que le code,  bien connu de tous ceux qui ont approché les transmissions,  était lancé :

Hello Able Five,  Hello Able Five.

Que de fois n’ai-je entendu ces paroles,  prononcées par l’un ou par l’autre durant la guerre.  Si nous avions une réponse,  c’était « Roger » qui,  lancé à notre appel par le poste de Commandement,  indiquait que la réception était plus ou moins bonne,  « Out » lorsque les messages étaient terminés.

Après quelques minutes de réglage,  LIEGEOIS avait le contact avec le Poste de Commandement.  Le caporal,  content des renseignements qu’il possésait déjà,  les transmit au commandant avec l’espoir que les pelotons d’assaut allaient venir achever notre mission.  Mais tout au contraire,  une fois le message capté,  les ordres tombèrent secs :  nous avions reçu comme ordre d’atteindre le pont,  nous devions continuer jusque là.

La distance à franchir pour l’atteindre,  nous venions de l’apprendre,  n’était pas bien grande,  environ cinq cent mètres.  Sur le trottoir de droite,  tous les dix mètres environ l’un de l’autre,  dans la direction du pont,  les Allemands avaient creusé des trous de fusillier.  Pourquoi ?  Nous n’en savions rien.  Peut-être étaient-ce des défenses d’arrière-gardes qu’ils n’avaient pas pu employer.
Comme nous ne savions pas comment allait se passer la suite des événements, la première chose de rigueur était la prudence.  D’un commun accord,  la décision fut prise que,  si les trous de fusilliers avaient pu servir pour la défense, nous allions les employer pour l’attaque.  Suivant les instructions du caporal,  chacun prit sa place dans un trou devant lui,  le deuxième dans le trou laissé vide par le premier et ainsi de suite.  Nous avancions à pas comptés,  les yeux grands ouverts dans toutes les directions,  à l’affût du moindre mouvement.  La progression était lente,  mais,  comme tous les fantassins le savent,  en temps de guerre les heures ne comptent pas.

A la vue de cette tactique,  l’un des résistants qui nous avaient suivis quelques mètres,  et qui nous observaient avec curiosité,  ne put s’empêcher de faire remarquer avec un air goguenard :

Eh bien,  les petits Belges !  A cette époque,  nous étions,  pour la plupart des Français, « les petits Belges »,  tandis que par la suite nous fûmes les « Amis Belges »,  ce qui était déjà beaucoup mieux.

Eh bien,  les petits Belges,  disait-il,  à cette cadence-là,  vous n’êtes pas encore à Berlin !  Vexé,  un des nôtres tourna la tête et lui répondit :  Si vous voulez aller plus vite,  voilà mon fusil,  mais si vous ne voulez pas,  laissez-nous faire la guerre comme nous l’avons appris.

Il n’avait pas terminé sa phrase qu’un obus de 88 explosa presque au-dessus de nous.  Ce canon allemand de 88 était une arme dangereuse,  il fallait vraiment un sixième sens pour deviner l’obus envoyé dans notre direction.  Les Allemands nous avaient certainement repérés de leur poste d’observation sur les hauteurs de l’autre côté de la rivière.

 

Sur les hauteurs,  derrière les maisons, l’autre côté de la rivière, les allemands avaient un poste d’observation,  équipé d’un canon de 88mm

Dans la situation où nous étions,  notre sixième sens était bien éveillé,  car,  au moment de l’explosion,  tous les cinq nous étions terrés au fond de notre trou.  Il n’en était pas de même pour les malheureux résistants restés debout le long des maisons.  Nous n’avions entendu aucun cri,  mais lorsque je relevai la tête,  le spectacle était horrible,  ils étaient écrasés contre le mur,  les membres disloqués,  le sang coulant le long du trottoir.  A la vue de cette boucherie qui nous avait donné à tous les cinq des frissons dans le dos,  plus que jamais la prudence était nécessaire.  Il nous fallut plus de deux bonnes heures pour atteindre enfin le tournant qui allait nous dévoiler le pont.  La dernière maison qui occupait le coin était un hôtel restaurant à moitié démoli par la destruction du pont,  dont une façade donnait sur la berge et l’autre sur la rue.


Au coin à droite, l'hôtel-restaurant avec une façade donnant sur la berge,  l’autre sur la rue.

                                                                    
Par une porte à moitié démolie,  toujours en rampant,  nous étions enfin là où nous voulions être :  dans la cave,  pour trouver par un soupirail quelconque ce que nous cherchions.  Il fallut au fur et à mesure que nous progressions dans l’obscurité,  déblayer,  en faisant le moins de bruit possible,  tous les gravats amoncelés par l’affaissement de l’hôtel au moment de l’explosion.  Ce n’est qu’après de nombreux efforts que nous n’avions plus devant nous qu’un soupirail par lequel nous devions apercevoir ce que nous cherchions.  Avec la plus grande prudence,  en levant les yeux,  le but de notre mission était là : un pont complètement démoli avec,  sur l’autre berge,  un petit fortin.

La première chose à faire était de prévenir l’arrière.  A nouveau “ Able Five, Able Five” résonnait au milieu des grésillements du poste de transmission.  La réponse ne tarda pas.
« Ne bougez plus,  surveillez,  et attendez de nouvelles instructions. »

Nous commencions à essayer de nous organiser pour passer la nuit dans cette cave le mieux possible.  Il pouvait être neuf heures du soir,  lentement le crépuscule tombait et nous savions que,  sauf retournement de situation,  nous étions là pour la nuit.  Un rôle de garde près du soupirail avait été établi entre nous.  Chacun,  en grignotant ses biscuits et son corned-beef,  assis le long des murs de la cave,  en était à ses réflexions amères lorsque ROUCHE,  qui nous avait quittés depuis quelques instants,  fouillant dans les autres caves,  revint vers nous et nous dit :

« Je viens de voir à travers un soupirail donnant sur la rue,  de l’autre côté,  également presque sur la berge,  un grand bâtiment.  C’était la gare de DEAUVILLE,  en ce moment-là nous ne le savions pas encore.  « Je vais y aller,  peut-être de là aurons-nous plus de chance de savoir ce qui se passe de l’autre côté du pont. »

Son idée nous fit sursauter tous les quatre.  Que lui prenait-il de vouloir en faire plus que ce qui nous avait été commandé ?
ROUCHE,  lui dis-je,  ne fais pas l’andouille,  nous avons eu la chance d’arriver jusqu’ici,  personne ne nous demande d’en faire plus,  les occasions où nous serons obligés de le faire arriveront assez souvent,  et pour une fois qu’on ne nous commande pas,  tenons-nous peinards.

Rien n’y fit,  lorsque ces légionnaires avaient une idée dans la tête,  c’était inutile de discuter ;  ROUCHE ramassa sa mitraillette et,  par l’endroit où nous étions entrés avec tant de difficulté,  il s’élança à travers la rue vers le hangar.  Aucun de nous quatre ne pouvait expliquer quel coup de folie – certains diront peut-être d’héroïsme – avait frappé ROUCHE.  Dans les quelques secondes qui  suivirent,  l’angoisse nous empoigna tous les quatre.  Brusquement,  dans un silence lugubre,  la détonation et le sifflement de balles de mitrailleuse tirées,  à quelques dizaines de mètres d’où nous étions,  du fortin où les Allemands étaient retranchés,  nous fit comprendre que rien de bon n’était à prévoir.  Tandis que nous nous dirigions vers la porte pour essayer d’aider notre camarade,  je savais que la vie de ROUCHE se terminait là,  il était étendu au milieu de la rue,  criblé de balles ;  la mort l’avait rencontré au pont de DEAUVILLE."

Extrait du livre « Au hasard d’une guerre » par Roger Destrebecq, 1990

Si par hasard vous passez à Deauville, vous verrez sur le pont qui enjambe les deux rives, reliant Deauville à Trouville, et qui s'appelle maintenant "Le Pont des Belges", la plaque avec deux noms :

à gauche : Marcel Fourner,  2e compagnie – 4e peloton d’assaut – 1ère section, fut tué au passage de la rivière, mais pas au pont, un peu plus à l'intérieur

à droite : Simon Rouche dont il est question dans ce témoignage

 

Plaque se trouvant au millieu du pont,  il est inscrit :
"En hommage aux militaires Belges et Luxembourgeois
de la Brigade PIRON
Libération de Deauville et Trouville
le 22 et 24 Août 1944.